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Critique : Hale County This Morning, This Evening de RaMell Ross : Filmer de l'intérieur

  • Zazie Patch
  • 26 nov. 2025
  • 4 min de lecture

Hale County This Morning, This Evening (2018) est un film documentaire qui se concentre sur une communauté afro-américaine de l’Alabama, dans le Sud rural des États-Unis. Le réalisateur, RaMell Ross, a été diplômé en sociologie avant de poursuivre des études en photographie. Sa perspective sociologique influence sa manière de filmer : il cherche à connaître la communauté en passant du temps sur place, en tant qu’observateur, mais aussi en tant que participant, s’inscrivant dans une interaction continue avec les habitants. Ross dit « Au final, le film s'intéresse à être le lieu de l'expérience, non pas à décrire un lieu, mais à parler depuis ce lieu, à être presque un lieu en soi. » À travers une esthétique impressionniste et sensorielle, cette œuvre marquante tisse les rêves et les réalités de la communauté de Hale County pour révéler la poésie de la vie quotidienne afro-américaine. 

Un jeune homme noir avec un t-shirt gris regarde droit vers la caméra qui a capté son image. Sa bouche est contractée comme s'il disait quelque chose

Ce film est un témoignage sur le pouvoir des relations, des émotions et de la beauté de la vie ordinaire. Ross entrelace des séquences centrées sur des détails avec des plans plus larges sur des paysages, afin d'illuminer l'intimité des moments de la vie des habitants tout en les inscrivant dans le paysage qui les entoure. Cette alternance entre le proche et le lointain traduit la relation de Ross avec la communauté, résultat d'un travail de tournage de 1 300 heures à travers cinq ans.


Le film suit en partie la vie de deux jeunes hommes, Quincy et Daniel. Ross se concentre sur des moments de leurs vies sans suivre une narration linéaire. Cependant, le film transmet une impression du rythme de leurs quotidiens en lien avec leurs aspirations. Par exemple, dans un extrait du film, un plan fixe sur Daniel, baigné par les lumières naturelles du crépuscule jouant à travers son visage, évoque son rêve d'être accepté dans une université qui le respecte et de devenir un joueur professionnel de basketball. 


La plupart des séquences font usage des sons de la vie réelle :  les conversations, les murmures de voix, le bruit de la télévision, le son des branches dans le vent, — et, souvent, le silence. Ces sons du quotidien créent un effet de présence immersive dans les moments filmés. Dans un instant du film, on voit Daniel nouvellement arrivé dans son dortoir. Il exprime sa joie en allumant la télévision, puis la caméra suit ses mouvements lorsqu'il se dirige vers les deux matelas au centre de la chambre et s’allonge sur son ventre dans un silence prolongé. À travers ce silence on perçoit la tension intérieure qu’il ressent, ainsi que la pression et le poids de ses rêves. 


Un grand nombre de séquences sont filmées de nuit, afin de montrer l'expérience complète de la vie, du jour au soir. La nuit révèle une dimension intime du quotidien: les moments privés, de rêve, de repos. Un laps de temps montre une famille se détendant au salon dans le noir, les écrans comme seule source de lumière illuminant la pièce. À travers cette juxtaposition de lumières artificielles face à l'obscurité nocturne, cette routine semble onirique. Dans une autre séquence filmée la nuit, des enfants jouent dans la rue avec des feux d'artifice, suscitant dans cette atmosphère d'été la joie d'enfance, comme un souvenir passé. L'utilisation de la lumière est splendide, tout en évoquant un pouvoir symbolique. Un raccord visuel entre les lumières bleues et rouges d’une voiture de police et celles d’un disco met en parallèle deux réalités : l’expérience systématique de la violence policière envers les personnes noires aux États-Unis et l’hypnose lumineuse du club, espace de liberté, de musique et de danse. Ross place les lumières sur le même plan visuel et symbolique pour révéler la tension entre ces deux dimensions de l'expérience afro-américaine contemporaine.


Des séquences qui se concentrent sur des détails visuels connectent les corps et mouvements des personnes avec le paysage et l'espace de Hale County. Le tout-petit enfant de Quincy, Kyrie, est filmé en train de jouer dans le bain. La caméra zoome sur la paume de sa main et le halo de la pleine lune apparaît, comme si l’enfant tenait la lune dans sa main. Cette superposition implique une association entre la nature éphémère de l’enfance avec les cycles de la lune et le passage du temps.


Ross évoque, à travers des séquences de paysages, le lien entre le passé et le présent. Le film passe d'une séquence sur des cheerleaders, dont les chants se prolongent dans la séquence suivante puis disparaissent dans un silence. Ce silence est profond et l’on aperçoit des champs de coton qui s'étendent, filmés depuis une voiture, évoquant l'histoire douloureuse de l’esclavage. À travers ce glissement de séquences Ross développe une manière soigneuse d’exprimer le poids historique de Hale County en lien avec la communauté aujourd'hui. 


L'entrelacement des mains est un autre détail que Ross observe et met en lumière comme symbole de l’intimité et de la solidarité au sein de la communauté. Dans une séquence, la caméra se concentre sur les mains de deux jeunes filles : dans la pénombre, leurs mains se frôlent et tiennent une lumière. Ross capte ainsi l'intimité dans ces moments ordinaires. Dans une séquence, on assiste à la fin de l’accouchement de Boosie, femme de Quincy : la caméra s’attarde sur les mains des infirmières, qui entourent le nouveau-né, se touchent et se superposent. Ces gestes, empreints d’attention, montrent une communauté qui se soutient. De façon surprenante, Ross place sur le même plan ces instants très différents de la vie afin d'en révéler l'harmonie et la continuité.


Ross crée une esthétique sensorielle de la vie dans le sud rural, où la beauté émerge du réel lui-même. En illuminant les rêves des jeunes hommes au sein de cette mosaïque de moments, le cinéaste apporte une réponse à la question posée dans un intertitre : « Quelle est l'orbite de nos rêves ? » Dans l'ensemble, Ross étend les possibilités de la matière filmique et documentaire dans cette approche sensuelle et incarnée.



                                                                                                                                  Zazie Patch

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