Critique - L'Étranger de François Ozon : Ozon et Camus, un duel inégal.
- Oscar Penlington
- 19 nov. 2025
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 19 nov. 2025
« L’écriture neutre est celle qui s’absente, qui refuse les effets, et qui fait silence autour des choses. » ~ Roland Barthes – Le Degré zéro de l’écriture (1953) ~
Ozon s’attaque, dans son interprétation de L’Étranger, à une question complexe. Défini par le style de l’absurde, l’œuvre originale de Camus se distingue par un caractère presque vide, une description du réel dépourvue d’états d’âme qui, selon lui, « ne nous enseigne rien ». Alors que le cinéma excelle par sa capacité à créer et innover, ainsi qu'à transmettre des idées et des émotions, adapter un ouvrage célèbre dont la force réside dans sa vacuité volontaire semble défier l’essence-même de cet art. Ozon propose alors une interprétation réaliste de l’ouvrage. En plongeant dans une Algérie méditerranéenne de l’époque coloniale, les traces de Meursault sont suivies sous leurs formes les plus dynamiques. Ozon reprend les parties essentielles du roman, se focalisant sur l’indifférence et l’inanité du personnage principal face aux bouleversements de sa vie. En respectant ainsi la trame et les dialogues du roman, l’acte de réalisation met en lumière l’absurdité de cette œuvre sans y ajouter la durée volontairement étirée de ces passages du roman, marque du caractère absurde de l’existence de Meursault.

L'Étranger reprend une trame linéaire de l’ouvrage camusien. Sans y ajouter un apport dans son message ou dans son récit, le personnage de Meursault peine à se mettre en scène, à travers un acteur qui récite les dialogues de manière linéaire et éprouve des difficultés à traduire l’absence d’émotions apparentes du personnage. Une vision bien simplifiée du personnage de Meursault. Si celui-ci est défini par la vacuité et par cette impression d’être dissocié de la société et du réel, il reste un homme réaliste, lucide et humain, habitué à un mode de vie classique et intégré dans la vie d’Alger. Le Meursault joué par Benjamin Voisin se présente comme un être décalé, un étranger de sa propre vie, perdu dans un décor qu’il est censé exploiter et conforter. Cette dissociation entre l’écriture du personnage et son interprétation rend peu perceptible sa place, sa complexité et le réel message derrière son écriture. Le développement du personnage est aussi freiné par la rapidité et l’effacement de certaines parties du récit. La seconde partie, consacrée au procès et surtout à l’emprisonnement de Meursault, est traitée de manière très brève. Ce raccourcissement met de côté certains passages essentiels au développement de l’absurde et du message central de l’œuvre. Alors que l'emprisonnement de Meursault est utilisé pour montrer l’écoulement du temps, son intériorité et la lenteur de sa perception du monde, l’oubli de ces scènes prive les spectateurs d’éléments essentiels à la compréhension du personnage autour duquel tourne le film.
Le film parvient pour autant à créer un environnement efficace qui met en valeur le récit de Meursault. Le personnage de Marie, interprété par Rebecca Marder, ainsi que les autres protagonistes, est extrêmement bien représenté et contribue à donner au récit toute sa profondeur. Ces interprétations se révèlent particulièrement utiles au film, car elles permettent de reconnecter l’œuvre à son récit d’origine. Pour que Meursault puisse échapper à son histoire, L’Étranger se doit en premier lieu de mettre en œuvre une histoire complète et vivante, un travail très bien exécuté par Ozon. Parallèlement aux acteurs, l’image joue un rôle essentiel dans le film, portée par une structure artistique d’une grande maîtrise. Le travail de Manuel Dacosse offre une retranscription visuelle absolument remarquable de l’œuvre. Le choix du noir et blanc donne à Alger une âme singulière ; ses décors et sa vie apparaissent à chaque fois avec un réalisme saisissant et une grande beauté esthétique. Chaque plan réussit à nous faire ressentir toute la profondeur du récit tout en nous transmettant à la perfection une époque trop peu connue pour que les lecteurs puissent la saisir complètement. Si l’œuvre, en tant qu’œuvre artistique, semble vide de sens lorsqu’on s’attarde aux différents rôles joués, les personnages sont portés par un décor qui les submerge et les accompagne à la perfection. Le décor prend le devant sur le récit raconté. Cet effet se voit tant dans la bande son que dans l’importance accordée par Ozon à l'environnement dans ces plans. Le cours du temps et de la vie semble s’imposer sur le récit raconter, une interprétation originale de Ozon accentuant la notion d’insignifiance quant à l’existence et à la vie humaine. Il est rare de voir une image porter un film et emmener une histoire par elle-même, comme c’est le cas dans L’Étranger de Ozon. Les travaux de Dacosse sont remarquables et en font un de ses projets les mieux exécutés.
L’Étranger de Ozon se marque alors comme une œuvre vide de sens mais extrêmement bien exécutée. Portée par un casting significatif et une image embrassant la perfection, l’œuvre du réalisateur utilise un décor absolument grandiose pour nous retransmettre à moitié l’histoire d’un personnage trop simplifié pour être en quelque point pertinent. Si l’œuvre de Camus reste un des ouvrages les plus connus de sa génération, se marquant par un style atypique et novateur, sa transposition au cinéma tombe rapidement dans l’impertinence lorsque celle-ci ne sait pas retransmettre son récit dans sa complexité. Quant à l’adaptation d’un style aussi spécial que l’absurde, il est primordial de comprendre et de retransmettre le roman comme il a été voulu avant de l’interpréter, sinon il est préférable de rester sur ses premières adaptations, telle celle de Luchino Visconti parue en 1967.
Oscar Penlington
