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Le Gâteau du Président de Hasan Hadi : Exposer la brutalité du monde à hauteur d'enfants.

  • Céline Blanc
  • il y a 2 jours
  • 4 min de lecture

Le 6 août 1990, soit quatre jours après l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein, le Conseil de sécurité des Nations unies adopte la résolution 660 mettant en place des sanctions commerciales, financières et militaires contre ce dernier. Le 25 août, la résolution 665 est adoptée, autorisant alors l’usage de la force afin de faire respecter l’embargo. Le pays, pourtant une des plus grandes puissances économiques du Moyen-Orient, est plongé dans une crise alimentaire et sanitaire de grande ampleur durant laquelle un enfant meurt toutes les six minutes. C’est dans ce contexte particulier que prend place le récit réalisé par Hasan Hadi. Comme chaque année, et ce malgré la crise, le président décide de célébrer son anniversaire à l’échelle de toute la nation. Nous suivons Lamia, une petite fille de neuf ans, élève en classe de CE2, qui se voit assigner à la confection d’un gâteau à l’approche de la fête du président. Lamia se lance alors, accompagnée de son ami Saeed, dans la périlleuse récolte des ingrédients nécessaires à l’élaboration du mets, dans une économie où une famille entière ne peut s’offrir qu’un œuf. 

Un vieil homme et une jeune fille se tiennent de profil, se regardant mutuellement. Le vieil homme tend sa main vers la fille qui, elle, tient un coq.

La figure du dictateur, Saddam Hussein, est omniprésente aussi bien à travers les décors qu’à travers les louanges des institutions d’État. Le regard du dirigeant s’abat sur les enfants à chacun de leurs passages, comme un rappel du but de leur quête et du fait que leurs actions demeurent surveillées par l’État. La surveillance n’est cependant pas seulement exercée par le Gouvernement mais également par les habitants, chez qui la dénonciation des comportements anti-régime était encouragée. Ainsi, les enfants ne manquent pas de l’intérioriser : les murs ont des oreilles et la peur et l’auto-censure structurent leurs comportements. Le culte de la personnalité du dictateur émane également de la bouche même des enfants, image de l’immiscion de la dictature dans leur innocence. Ces derniers retournent à leurs activités infantiles après avoir hurlé leur dite volonté de sacrifier leurs vies pour leur dirigeant, exposant la banalité de termes pourtant si lourds.   


Le réalisateur a fait le choix de produire le récit à travers les yeux d’enfants afin de montrer le monde tel qu’il est, sans filtre. Nous suivons donc Lamia et Saeed, deux enfants du même village qui ont pourtant deux expériences bien distinctes de la vie. Tandis que la première semble avoir vécu hors de la brutalité auprès de sa grand-mère, le second, fils d’un mendiant estropié, s’y est habitué et connaît ainsi les rouages nécessaires à la survie, que ce soit la négociation d’argent ou l’échange de services. Ce dernier est constamment ramené à un statut qu’il n’a pourtant pas choisi et qui le contraint à renoncer aux plaisirs de l’enfance qu’il est censé vivre. Il se retrouve incapable de profiter des temps d’apaisement, obligé de penser au flou de l’après. Durant son épopée, Lamia, elle, perd peu à peu de sa naïveté. Produire un gâteau lui coûte ses valeurs morales, les forces de son faible corps mais aussi l’abandon de ses souvenirs par la vente d’effets personnels. Le récit porte sur la perte progressive de l’innocence face à la violence du monde. 


Hasan Hadi expose une Irak déchirée par la dictature et l’embargo qu’elle subit. La société sombre dans la criminalité par nécessité de survie, tout le monde s’arnaque, se vole, s’adonne à la corruption, ce qui crée une méfiance générale au sein de la population. La misère est si grande que l’on est capable de procéder à la prostitution pour quelques grammes de sucre, devenue denrée rare, en effet, 70% de l’alimentation de l’Irak dépend de l’extérieur. Outre l’alimentation, l’effondrement du système hospitalier est également montré à l’écran, la population irakienne n’a plus de quoi soigner les civils blessés par les obus américains ni de quoi les aider à poursuivre leur traitement médicaux. C’est la vie entière des individus qui se retrouve bouleversée de manière si rapide et brutale par les bombardements.  


Le réalisateur tente d’aborder de manière indirecte la dictature sans pour autant déshumaniser les irakiens. Le film est comblé de scènes humoristiques, de rires entre les personnages. La vie ne s’arrête pas, on joue dans les bars, on chante et danse pour échapper à la violence, au poids que l’on porte, ne serait-ce qu’un instant. À travers son film, Hasan Hadi rend hommage à la population des Arabes des marais, située au sud du pays, vivant dans des villages entourés de vastes étendues d’eau et dont la population fut fortement méprisée par Saddam Hussein qui décida d’assécher les marais, résultant alors à un fort décroissement de la communauté. Leur culture si particulière est exposée à travers les décors des maisons de roseaux mais aussi à travers les chants et les plans attardés sur la nature vivante autour. 


Hasan Hadi tente donc d’exposer la misère, l’injustice et le silence international auxquels a pu faire face la population irakienne durant l’embargo qui s’est terminé en 2003, année de chute de Saddam Hussein. Il expose le plongeon de la société irakienne dans la criminalité sans pour autant condamner la population, abandonnée par la communauté internationale. La présentation des conséquences de ces sanctions, notamment de par les vies perdues durant, met en exergue leur caractère dévastateur et intolérable mais également leur moindre efficacité car elles furent principalement non pas ressenties par le dirigeant mais par la population.


Céline Blanc

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