NAZA : Un documentaire d’utilité publique
Le documentaire Naza a été projeté dans les salles françaises le lundi 12 et mardi 13 octobre 2026, il est réalisé par les journalistes et cinéastes Yuval Abraham et Rachel Szor, les réalisateurs du film No Other Land sorti en 2024. Le film adopte le point de vue israélien sur le conflit israélo-palestinien, spécifiquement celui de certains civils israéliens ayant participé aux représailles contre Gaza, suite à l’attaque du 7 octobre ; tout en étant questionné et remis en question par Yuval Abraham à travers des questions orientées sur le massacre en cours.
Comment filmer la violence lorsqu’on ne montre pas directement ceux qui la subissent, mais ceux qui la rendent possible ?

Vingt-quatre militaires et membres du renseignement israélien sont interviewés de manière anonyme, les visages et les voix sont dissimulés, cela protège les témoins, mais produit aussi une image troublante : les individus deviennent interchangeables, à l’image du système auquel ils appartiennent. Les interviews sont menées de nuit, sur les toits de Tel Aviv, le choix de ce décor permet de maintenir les témoignages dans un espace concret, tout en donnant une place importante aux silences et à l’obscurité. À propos, les réalisateurs expliquent avoir voulu laisser respirer les échanges plutôt que de juxtaposer les déclarations dans un montage purement journalistique. Le documentaire est réalisé de manière simple et épurée, sans artifices ou mise en scène dramatique, avec un traitement sonore ultra-minimaliste afin de se concentrer seulement sur les discours des intervenants. Les mots sont au cœur de ce film, leur récit est cru et contraste ainsi avec les longs plans fixes ou filmés au téléobjectif sur les appartements de Tel Aviv, montrant la vie quotidienne des habitants. Les images de la vie ordinaire ne servent pas seulement à faire une pause dans les témoignages, elles peuvent créer un contraste troublant entre la normalité apparente de la ville et la violence évoquée à quelques dizaines de kilomètres (60 pour être exacte).
Plusieurs termes techniques sont utilisés par les services de renseignement : Naza, le titre du film, signifie pour eux « dommages collatéraux », c’est-à-dire les civils tués lorsque des membres du Hamas sont visés. Parfois, des civils (hommes, femmes et enfants), sont tués sans qu’aucun membre du Hamas, les « cibles », ne soient visés. Le titre lui-même révèle toute la violence du système décrit, derrière le terme administratif de « dommages collatéraux » se dessine une réalité plus glaçante : la mort de civils peut être anticipée, quantifiée et intégrée aux critères d’une frappe. Le langage militaire ne se contente alors plus de décrire la violence ; il contribue à la rendre acceptable et à la tenir à distance. Cela remet en question l’objectif de cette guerre, qui devait être une guerre de vengeance et de prévention, selon le discours officiel, mais qui se transforme en massacre de masse.
C’est une nouvelle vision du conflit que présente ici le documentaire, car en plus d’expliquer leurs ordres et modes de fonctionnement, il apparaît qu’il n’existe pas de réponse certaine, même du côté israélien, de la raison de ces attaques. Comprendre la logique des opérations s’avère impossible en raison de l’absence de justification cohérente.
Le documentaire interroge également le rôle du discours politique et militaire dans la normalisation de la violence. Comment les individus en viennent-ils à exécuter des ordres qui entraînent la mort de civils, ici en connaissance de cause ? Loin de nier les responsabilités individuelles, le film montre comment elles peuvent se diluer dans une organisation où chacun semble n’être qu’un « rouage » du système. Les employés aux services de renseignement prennent leur « travail » comme un jeu vidéo, avec un détachement absolu qui transparaît dans certains témoignages, alors que ce sont eux qui exécutent les attaques. Les Israéliens vivent dans un pays de propagande, dirigé par le premier ministre Benyamin Netanyahou et son gouvernement, qui définissent les objectifs de guerre et orientent les grandes opérations militaires suivies aveuglément par les militaires.
Un autre terme revient : Lavender, un système mis au point afin de gérer des données massives, qui commence par la surveillance de tous les téléphones. Grâce à ce dispositif, chaque individu palestinien est géolocalisé, toutes ses informations, adresses mais aussi contacts sont rendus disponibles. Lavender fait une sélection, et lorsqu’une personne est susceptible d’appartenir au Hamas, elle est choisie par les services du renseignement pour être éliminée. La vie de chaque individu est choisie par un ordinateur qui peut être désigné comme cible. Mais à quel prix pour les civils ? Avec Lavender, le documentaire montre comment le traitement automatisé de données peut participer à la désignation de personnes comme cibles potentielles. Mais l’enjeu ne se limite pas à une intelligence artificielle qui déciderait seule de la mort des individus : il réside aussi dans les humains qui conçoivent ces outils, définissent leurs critères et valident leurs résultats. Lorsque le contrôle humain se réduit à une formalité, qui assume encore la responsabilité de la décision ? Que devient la responsabilité humaine lorsqu’une décision de ciblage est préparée ou orientée par un système algorithmique ? La validation humaine est ainsi réduite à un rôle de « tampon », malgré la marge d’erreur de l’IA.
Quant au terme : Where’s Daddy, il s’agit d’une méthode de surveillance permettant de localiser les cibles jusque dans leur espace familial. En piratant les téléphones des enfants, lorsque les mots clés comme « rentrer » ou « papa » se retrouvent dans la même phrase, l’IA déduit que le père se trouvera à la maison le soir même, et les attaques sont alors lancées de nuit, en présence de la famille, ce qui entraîne souvent le bombardement de l’immeuble entier. Le domicile, qui devrait être un lieu de protection, devient alors un lieu où la mort peut être planifiée. La technologie ne sert plus seulement à identifier une cible : elle permet de suivre les individus jusque dans leur intimité, au prix de la vie de ceux qui les entourent.
Pourquoi est-il nécessaire de donner la parole à ceux qui participent à un système de violence, plutôt que de s’en tenir aux discours des victimes, des responsables politiques ou des observateurs extérieurs ? Cela ne signifie évidemment pas que les témoignages des militaires suffisent à établir à eux seuls tous les faits, mais ils permettent de donner une toute nouvelle vision du conflit, souvent oubliée ou mise dans l’ombre par son aspect clivant. L’idée de l’anonymat protège les sources, mais pose aussi la question de vérification, cependant le film s’appuie sur des enquêtes journalistiques antérieures, notamment celles du Guardian et de +972 Magazine.
L’impact de ce film se poursuit, puisque le premier ministre Benjamin Netanyahu a demandé l’ouverture d’une enquête officielle à l’encontre des participants et des personnes impliquées dans la réalisation de ce film afin de les traduire en justice.
« Je demande au chef d'état-major, au chef du Shin Bet et à l'avocate générale de lancer une enquête approfondie contre les participants au film « NZA » et de les traduire en justice pour des infractions graves en matière de sécurité de l'information, diffamation pénale et atteinte aux intérêts politiques et sécuritaires d'Israël.
Le film relate une intrigue mensongère, trompeuse et biaisée qui porte atteinte à la réputation de l'État d'Israël et de Tsahal dans le monde et inflige un préjudice grave à la position d'Israël.
Nous nous tiendrons toujours aux côtés de nos combattants bien-aimés et de nos héros ! » communiqué officiel de Benjamin Netanyahu publié sur son compte X le 11 octobre 2026
Filmer, ici, ne consiste pas seulement à montrer la guerre, mais à rendre visibles les mécanismes qui permettent de la mener. C’est un des nombreux rôles du cinéma documentaire engagé, qui demande à la fois le courage de réalisateurs comme Yuval Abraham et Rachel Szor, et votre curiosité.
Katie Millat




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