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Translation permanente : Primetime de Lance Oppenheim

Antoine Feyfant
il y a 9 minutes
4 min de lecture

Je ne parlerai pas du motif des couleurs néons d'A24 ; du picotement esthétique façon fausse mauvaise qualité qui ici repose sur ce que pouvait être la télévision étasunienne au début des années 2000 ; de la puissance chromatique du bleu et de l'orange qui s'interchangent au fil du film ; de la rigidité extrême de Pattinson, de son écoulement progressif (un plan où son visage se scinde en deux entre rigide et liquide) et de son corps de plus en plus exposé à la pluie ; et je ne parlerai pas non plus de sa translation de Batman justicier vigilante à Chris Hansen « animateur télé » purificateur des États-Unis, proche d'un joker moderne s'incarnant dans le corps d'un Bruce Wayne en quête et en perte de puissance.


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© A24

Au début du film, le premier double splitscreen (quatre écrans) nous fait comprendre, dans le cadre du bas à gauche, que la pulsation cardiaque de Chris Hansen se matérialise dans la matière filmique. Lui chef d'orchestre du monde télévisuel, son monde. Même si on se doute et qu'on verra très vite que c'est le monde télévisuel qui le possède lui et non l'inverse.


Cette translation systémique où les visages s'échangent, les pouvoirs se lèguent, se coulent vers le bas, où seul un prédateur peut tuer un autre prédateur, où seul une baleine peut attirer plus de public qu'un ours, où seul le boss de NBC peut soumettre le boss de To Catch a Predator, où seul le boss de To Catch a Predator peut dominer son équipe, où seul l'équipe peut dominer un pédophile, où seul un adulte pédophile peut dominer un enfant.


Chris Hansen comme père spirituel de Dan ou comme adulte violent non pas sur son corps mais sur ses principes, ses rêves, son innocence. NBC comme père spirituel de Chris Hansen ou comme adulte violent non pas sur ses principes mais son identité, le forçant à être encore un plus gros prédateur qu'il ne l'est déjà. Lui qui n'est au fond qu'un adulte-enfant demandant à ses enfants-parents s'ils sont fiers de lui quand il passe à la télé. Allant jusqu'à les réveiller dans leur sommeil car il ne peut pas attendre le lendemain. Lui qui n'arrive pas à assister à quoi que ce soit dans la vie de ses fils-parents.


Le véritable prédateur n'est alors pas le pédophile, l'ours de Lost, la baleine, ou l'homme, mais son système. Car oui, par surface de superposition (une fenêtre de voiture), Chris se retrouve devenir Dan, mais Chris se retrouve aussi devenir le pédophile / prédateur final. Eux deux qui s'échangent un regard ( dans un des derniers plans ) avant que le deuxième n'explose sa tête, alors que Chris, comme on l'a vu tout au long du film, est au bord de perdre la sienne. Le système de Chris emporte sa proie et le système télévisuel emporte Chris lui aussi en proie à un piège dont il ne comprend pas les mécanismes. Un mécanisme certainement régi par un mécanisme encore plus gros, les États-Unis eux-mêmes, sa toile d'araignée mécanisée et plus diabolique que n'importe quel être humain, plus puissante que tous les ours, toutes les baleines, tous les hommes, tous les systèmes dominants.


Et comme on le voit, le système repose sur un mécanisme précis, le « toujours plus ».


S'il y a un ours, il nous faut une baleine, s'il y a un Avatar de James Cameron, il nous faut un Avengers Endgame encore des Russo, si Kim Jong-un a un bouton nucléaire, alors nous en avons un plus gros plus puissant et qui fonctionne…


"J'ai un plus gros bouton nucléaire", répond Donald Trump à Kim Jong-un dans un tweet.


Le film appuie lourdement sur la translation. Tous les personnages sont victimes de quelque chose. La survie de ce système réside dans cette translation où Dan devient de plus en plus un Chris Hansen, où c'est lui qui vit son flash-back et même son présent en prenant son « rôle » de figure héroïque principale du show. Les systèmes se retournent sur eux-mêmes pour mieux se régénérer, pour qu'il n'y ait aucun coupable final mais seulement des cibles, des cas à part. Le système de proie se referme sur les pédophiles et le système de dénonciation pseudo-héroïque se retourne sur Chris.


Mais alors le film, ou une certaine tendance qu'a le cinéma étasunien (Civil War / The Apprentice / Eddington / One Battle After Another), ne se retournerait-il pas lui-même contre ceux qui sont en haut de la pyramide ? Trump pour les deux premiers, les maires/shérifs dans le troisième, la milice militaire et ses dirigeants complotistes pour le quatrième. Cette tendance ne prend certes pas un virage esthétique mais bien narratif dans sa dénonciation politique.


À l'image de l'émission de Chris Hansen, il use des codes, de son cadre, du moule qu'on lui offre pour se sentir purificateur. Mais c'est bien en cela qu'il ne fait que répéter un système hiérarchique déjà présent. C'est par le feu qu'on bat le feu, par un super prédateur qu'on en bat un autre, par un bouton nucléaire qu'on en bat un autre.


Au final, Chris Hansen est le film où cette certaine tendance se regarde dans la vitre, interchangeant son visage avec celui de son prédateur, le système étasunien et ce qu'il valorise.


Il faudrait donc des films sortant d'un système, d'une hiérarchie, une nouvelle tendance que le cinéma étasunien a pu avoir sans jamais être pleinement vue. Une tendance n'impliquant pas un budget surpassant des millions, une campagne ne bénéficiant pas d'un marketing, une affiche ne comportant pas de stars, ou du moins pas celles telles que l'on conçoit aujourd'hui. Une révolution qui, comme la définit Hannah Arendt dans La Liberté d'être libre, ne serait qu'une régénération, celle de son cinéma d'avant-garde.


                                                                                                                      Antoine Feyfant

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